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Nos experts décryptent l’adoption du propane comme réfrigérant en Europe

Nos experts décryptent l’adoption du propane comme réfrigérant en Europe
14:24

La transition vers des solutions plus durables dans le secteur du CVC devient aujourd’hui incontournable. Les cadres réglementaires se renforcent, les exigences évoluent, et le moment est venu d’accélérer le changement. Pour mieux comprendre cette dynamique, nous avons interrogé deux experts, Luca Filippetto et Antonio Canonico, sur l’adoption du propane (R290) en Europe.

Leur analyse, basée sur une approche structurée et factuelle, met en évidence une réalité contrastée : la transition vers le propane progresse, mais à des rythmes très différents selon les régions. Voici les principaux enseignements ainsi que des pistes pour accélérer cette évolution vers une industrie du chauffage et du refroidissement plus durable.

 

L’approche adoptée se concentre sur le marché européen et sur les unités d’une puissance nominale supérieure ou égale à 50 kW. L’Europe est segmentée en trois grandes zones — Nord, Centre et Sud — et évaluée selon quatre indicateurs clés : l’attractivité réglementaire (PPI), la viabilité économique (PEI), la demande du marché (MDI) ainsi que le niveau de maturité technique et de gestion des risques (TRR).

L’objectif est de proposer un cadre d’analyse à la fois concret et comparable, permettant aux parties prenantes et aux décideurs d’identifier les segments pilotes, de prioriser les actions et de maîtriser les risques.

 

Vue ensemble du marché

À l’échelle européenne, l’adoption du propane (R290) est influencée par plusieurs facteurs structurants, correspondant aux indicateurs mentionnés précédemment :

    • L’attractivité réglementaire (PPI) : elle englobe notamment la réduction progressive des HFC prévue par le règlement F-Gas, mais aussi — et surtout pour expliquer les différences de rythme d’adoption — les taxes, réglementations nationales et subventions qui pénalisent les fluides à fort PRG ou encouragent les alternatives à faible PRG.
    • La viabilité économique (PEI) : ici, le ratio entre le prix de l’électricité et celui du gaz constitue un facteur déterminant pour évaluer la rentabilité et le temps de retour sur investissement des systèmes ≥50 kW.
    • La demande du marché (MDI) : elle dépend du contexte macroéconomique ainsi que de la présence d’acteurs pionniers, tant du côté des collectivités que des entreprises.
    • La maturité technique et la gestion des risques (TRR) : cet indicateur est étroitement lié au niveau de connaissance, de formation et d’acceptation des technologies utilisant le R290.

Ces différents leviers permettent de classer les pays selon les étapes d’adoption définies par Rogers : innovateurs, adopteurs précoces et majorité précoce. La répartition obtenue est la suivante :

Région

Situation du marché (≥50 kW, R290)

Etapes d’adoption de Rogers

Europe du Nord

Une forte dynamique réglementaire soutient l’adoption, avec notamment des taxes sur les HFC basées sur leur PRG, des dispositifs d’incitation financière, un réseau de techniciens qualifiés ainsi qu’un ratio électricité/gaz globalement favorable.

La commande publique joue également un rôle moteur : par exemple, en Norvège, l’utilisation de réfrigérants naturels dans les systèmes CVC est explicitement encouragée, voire imposée dans certains cas. Par ailleurs, le recours aux réseaux de chaleur et à la valorisation de la chaleur fatale est largement répandu.

Enfin, la formation aux réfrigérants naturels est bien structurée. En Norvège notamment, elle est intégrée à tous les niveaux de la filière du froid, dès l’enseignement secondaire.

Une adoption relevant déjà de la majorité précoce sur plusieurs aspects, avec le développement de projets pilotes, notamment sur des applications à haute température.

Europe centrale

Un levier réglementaire et économique particulièrement puissant, illustré par plusieurs dispositifs nationaux : bonus pour les réfrigérants naturels en Allemagne, seuils de PRG en Autriche, mécanisme SDE++ aux Pays-Bas ou encore le Fonds Chaleur en France.

Transition des adopteurs précoces vers la majorité précoce, avec certains segments déjà proches d’une adoption généralisée.

 Europe du Sud

Les dispositifs d’incitation restent majoritairement neutres vis-à-vis des réfrigérants, comme en témoignent le Conto Termico en Italie ou le programme PREE en Espagne.

La rentabilité économique dépend fortement du ratio entre le prix de l’électricité et celui du gaz, ainsi que des besoins en haute température.

Le niveau de compétence des installateurs demeure hétérogène, mais progresse grâce aux programmes européens de formation et de montée en compétences.

Passage des innovateurs aux adopteurs précoces, avec une adoption qui s’accélère sous l’impulsion des appels d’offres et des contrats de performance énergétique.

Il est clair que le Green Deal et la réduction progressive des HFC
(F-Gas) fixent la trajectoire à l’échelle européenne. Toutefois, les avancées se jouent avant tout au niveau local, à travers les réglementations nationales et les mécanismes de financement.

Au-delà des politiques publiques et des aides, l’adoption repose largement sur la perception du risque et le retour d’expérience. Le passage des mélanges A2L couramment utilisés vers des fluides A3 comme le propane implique en effet l’utilisation d’un réfrigérant hautement inflammable.

Cette transition ne s’opère que lorsque les parties prenantes ont confiance dans le cadre de sécurité : conception conforme aux normes européennes (EN378, EN60335-2-40), compétence des installateurs et des techniciens de maintenance, méthodologies validées par les assureurs et procédures de mise en service rigoureuses.

En résumé, la réglementation ouvre la voie, mais ce sont la qualité de la conception, le niveau de compétence terrain et la rigueur des pratiques de mise en service qui permettent réellement au marché de franchir les étapes d’adoption.

Facteurs clés

Afin de transformer les ambitions politiques en projets concrets, un cadre d’analyse basé sur des critères a été développé pour accompagner les acteurs des projets CVC ≥50 kW dans l’adoption du propane (R290) comme réfrigérant.

Ce cadre synthétise le marché à travers quatre indices de diagnostic : l’attractivité réglementaire (PPI), la rentabilité des projets (PEI), la demande du marché (MDI) et le niveau de maturité technique et de gestion des risques (TRR).

Chaque indice est évalué sur une échelle de 1 à 5.

Acronyme

Index

Ce que mesure l’index

PPI

Attractivité réglementaire

Mesure la force et la lisibilité des politiques favorables aux réfrigérants naturels : bonus dédiés, taxes sur les HFC / seuils de PRG, critères d’éligibilité et signaux issus de la commande publique qui facilitent la prise de décision.

PEI

Rentabilité des projets

Évalue la solidité du modèle économique pour les projets ≥50 kW : ratio prix de l’électricité/gaz, niveau d’aides (% subventions/CapEx), coûts et délais de raccordement, signaux carbone (ETS) et temps de retour sur investissement aux températures de sortie requises (60–75 °C).

MDI

Demande du marché

Évalue la taille du marché potentiel et sa dynamique, à travers le parc de bâtiments non résidentiels, le rythme de rénovation et le volume d’appels d’offres pouvant déboucher sur des projets concrets.

TRR

Maturité technique et gestion des risques

Mesure la capacité de déploiement réel et le niveau de maîtrise des risques : prise en compte des normes et limites de charge, procédures d’autorisation, pratiques de ventilation et de détection de fuites, niveau de formation des installateurs et adéquation des sites (émetteurs, espace disponible).

 

Ces quatre indices permettent d’analyser l’adoption du propane selon quatre dimensions complémentaires : le cadre réglementaire, la rentabilité économique, la dynamique du marché et la maturité technique. Ensemble, ils forment un système interdépendant : pour qu’un projet aboutisse, ces quatre conditions doivent être réunies.

La progression le long de la courbe de Rogers ne dépend donc pas d’une performance moyenne, mais du facteur le plus limitant. Autrement dit, même si trois dimensions sont favorables, un seul point faible peut suffire à freiner, voire bloquer, l’adoption.

Concrètement, si l’un des leviers est insuffisant — qu’il s’agisse des délais d’autorisation, des exigences des assureurs, d’un temps de retour sur investissement trop long ou d’un manque de compétences ou de capacité d’installation — l’équilibre global se rompt. La proposition de valeur devient moins attractive et les projets peinent à se concrétiser.

Pour analyser et comparer la situation en Europe du Nord, centrale et du Sud, nous utilisons des courbes de valeur. Celles-ci représentent visuellement le niveau de chaque indice et permettent d’identifier rapidement les forces et les points de blocage propres à chaque région.

Le graphique raconte une histoire simple : la courbe de l’Europe du Nord est la plus élevée et la plus homogène. Cette configuration reflète des années de réglementation stable et lisible, des signaux prix qui pénalisent les réfrigérants à fort PRG et/ou encouragent les alternatives naturelles, ainsi qu’un écosystème d’installateurs à l’aise avec le propane sur des puissances ≥50 kW.

L’Europe centrale se positionne légèrement en dessous, avec une courbe plus irrégulière. Le cadre réglementaire et les incitations y sont solides — bonus pour les réfrigérants naturels en Allemagne, seuils de PRG en Autriche, SDE++ aux Pays-Bas, Fonds Chaleur en France — mais la mise en œuvre reste hétérogène.

Les pratiques locales en matière d’autorisations, ainsi que la présence d’émetteurs haute température existants, créent des points de friction, même dans des contextes fortement subventionnés. Dans cette région, l’enjeu est d’industrialiser les solutions R290, de systématiser les audits en amont des appels d’offres et de standardiser les processus de mise en service. Une fois ces freins levés, les volumes peuvent croître rapidement.

Enfin, l’Europe du Sud présente la courbe la plus basse et la plus irrégulière. Les dispositifs de soutien y sont souvent neutres vis-à-vis des réfrigérants, tandis que la rentabilité dépend fortement du ratio électricité/gaz. Par ailleurs, la maturité technique et la gestion des risques restent inégales.

Dans ce contexte, la progression passe par des approches ciblées : développement de « corridors pilotes » R290 (supermarchés, hôtellerie, piscines), combinaison de dispositifs de financement et mise en avant de projets réussis pour renforcer la confiance. Une fois ces premières références établies, l’adoption peut ensuite s’élargir progressivement.

Conclusions

Pour les acteurs gérant un portefeuille d’actifs ou un parc immobilier public, l’Europe du Nord constitue aujourd’hui une référence pour le déploiement du R290 sur des puissances ≥50 kW. Le cadre y est favorable : réglementation claire, dispositifs incitatifs crédibles, installateurs formés et conception des installations facilement reproductible.

Pour les autres régions, l’enjeu n’est pas de reproduire ce modèle à l’identique, mais de combler les écarts qui maintiennent leur courbe de valeur en dessous de celle de l’Europe du Nord.

Une première étape consiste à positionner chaque pays selon les quatre indices (PPI, PEI, MDI, TRR), puis à agir sur les points de faiblesse identifiés :

Si les leviers réglementaires ou économiques sont insuffisants, il s’agit de reconstituer une équation économique attractive. Cela passe par la combinaison de plusieurs aides (subventions, certificats, dispositifs locaux) et par une démonstration claire du coût total de possession (TCO) sur la durée de vie de l’installation. Concrètement, il faut comparer de manière transparente une solution R290 avec une solution gaz, en intégrant les évolutions possibles du prix de l’électricité et du gaz, afin de sécuriser la décision d’investissement.

Si le manque se situe au niveau des compétences, l’objectif est de réduire la complexité perçue et le risque opérationnel. Pour cela, il est essentiel de standardiser les pratiques (cahiers des charges types, schémas d’installation), de s’appuyer sur des méthodologies validées par les assureurs, et d’intégrer des solutions techniques éprouvées (kits de ventilation, détection de fuites, modules préassemblés). L’enjeu est de rendre les projets reproductibles et accessibles à un plus grand nombre d’installateurs.

Si la demande de marché est limitée, il convient de concentrer les efforts sur des segments où les conditions sont déjà favorables. Par exemple, si le marché du neuf est peu dynamique, il est plus efficace de cibler la rénovation, souvent plus urgente et soutenue par des aides. De même, certains secteurs (comme les supermarchés, hôtels ou piscines) offrent des cas d’usage plus évidents. L’idée est de créer des références concrètes, puis d’élargir progressivement à d’autres applications, d’autant que le R290 permet de couvrir une large gamme de besoins grâce à sa flexibilité.

Enfin, une recommandation clé : concentrer les efforts sur deux segments “matures” par pays (par exemple, le commerce et l’hôtellerie sur des puissances de 50 à 300 kW), et déployer des pilotes multi-sites avec des indicateurs de performance clairs : facteur de performance saisonnier (SPF), délais de mise en service, coût par kW installé.

Les résultats doivent être partagés, les approches répliquées et l’analyse des quatre indices mise à jour régulièrement. Lorsque tous les indicateurs progressent de concert, le marché franchit le cap des adopteurs précoces vers la majorité précoce — ouvrant la voie au passage à l’échelle, comme c’est déjà le cas en Europe du Nord.

Cet article a été écrit en collaboration avec Antonio Canonico, Product Manager Heating Systems chez Swegon. Fort de plusieurs années d’expérience dans le secteur, il se consacre au développement de solutions systèmes intégrant les équipements CVC avec des systèmes avancés de pilotage et de gestion.